QUAND LES AUTEURS SONT DES PERSONNAGES
BIOGRAPHIE LAMBERTIENNE DE Hai Nevé. Un auteur froissable
BIOGRAPHIE LAMBERTIENNE DE Hai Nevé
Un auteur froissable
Hai Nevé a toujours aimé les histoires, celles que lui racontait sa mère Odile, confite en religion, et celles que lui martelait son père, dont le prénom m’échappe, fin connaisseur de La légende dorée, une sorte de sculpteur-gentilhomme qui passait la plupart de son temps à mettre en image, puis en volume, les héros et héroïnes de ses lectures préférées. Cet environnement culturel et narratif aurait pu faire de Hai un saint. Enfant gentil et doux, oui, il aurait pu devenir saint et faire de sa vie une histoire que ses parents auraient pu raconter, sculpter, et ajouter à leurs réserves de saintetés.
Et quel meilleur avenir que celui-ci?
Il aurait dû, oui, mais il avait un défaut, il se froissait pour un rien, « tu es trop facilement froissable » lui disait sa mère, ce qui plongeait l’enfant dans un gouffre de perplexité car il n’avait pas le goût des métaphores, ce qui est, il faut l’avouer, un handicap pour qui veut parvenir à la sainteté, voire à l’écriture, ou plus humblement à toute interaction pacifique avec les humains.
Pire, dans froissable il entendait effaçable, ce qui, on peut le comprendre, le conduisit à une mésestime de lui, et au vertige dépressif. Son cerveau, biaisé, ne connaissait pas la puissante verticalité de la métaphore et sa force d’évocation, mais la tortueuse horizontalité du glissement de sens, celle qui ouvre la voie à un monde de questionnements, d’indécisions, d’incertitudes. Au lieu de chercher le sens dans le mot et ses possibles, il le cherchait dans l’à côté du mot, dans la latéralité.
Adolescent, quand il lui fallut choisir son destin, aux études religieuses que lui proposait sa mère, pris entre le haut et le bas, conscient de ses difficultés langagières, il préféra se consacrer à l’étude de la langue, dans l’espoir qu’elle lui donnerait accès à la compréhension du monde.
Et puis, il n’aimait guère les sacrifices, tous ceux qu’il aurait fallu accepter pour devenir un saint.
Il se disait indépendant, il disait qu’il voulait vivre sa vie, voyager, découvrir les grands fleuves et suivre leur destinée, se baigner dans les lacs à la poursuite de l’idéal et des blancs oiseaux qui glissent silencieusement à leur surface. Nager sans faire de bruit, fendre l’onde en silence, apprivoiser les métaphores sans plus les craindre, sonder le langage et tenter d’atteindre le sens.
Quel abruti, disait son père. Il ferait mieux d’être à la forge à maîtriser le feu et travailler en trois dimensions, viser l’espace et la matière plutôt que de confondre la surface de l’eau et sa profondeur, plutôt que d’essayer de retenir l’eau dans la paume de sa main, comme si sa main était le lac et les lignes de sa main, celles des fleuves et des rivières. Il prenait sa main pour le monde, une mappemonde, comment voyager dans ces conditions?
Les lignes, les fleuves qui se croisent et s’éloignent et se rapprochent, se disputent la place pour finir réunis dans un même espace, cette grande eau, cette paume que seule savait déchiffrer la science chiromancienne de sa mère.
C’est un entrelacs, ce mot si étrange qui confond les lacets, et les lacs, qui confond le lac et la distance qui le sépare de l’autre lac. Qu’y a-t-il entre? Hai Nevé, estima que c’était peut-être là qu’était la solution, non pas dans, non pas à côté, mais entre les mots, dans l’espace interstitiel qui les séparait et les maintenait ensemble, qui les entrelace.
Est-là où réside le sens?
Est-ce là où serait sa place?
Et effaçable n’était plus l’expression du désir de sa mère de se débarrasser de son fils, ou de la facilité avec laquelle elle pourrait s’en débarrasser, mais plutôt l’antidote de froissable : car si son être est froissable, comme le prétend cette mère cruelle qui s’évertue à le froisser, alors ce qu’il faut effacer n’est pas sa personne, lui Hai Neve, mais les plis créés dans son âme par les saintes histoires combinées de son père et de sa mère.
Est-ce que son esprit intuitif aurait immédiatement remplacé le poison par l’antidote ? avait-il cette capacité, voire ce talent, voire ce don du ciel pour trouver dans le langage l’immédiateté de l’analyse et sa solution ? N’était-ce pas là le don prodigieux d’un saint, le miracle attendu?
Face à cette révélation, il lui fallut se rendre à l’évidence, s’il se refusait en saint, il devait passer du sacrifice à la scarification, de l’auto-effacement à la reprise en main, il lui fallait travailler dans les plis des histoires saintes, des mythologies, les ré-écrire à sa manière. Il allait devenir écrivain.
Et il réécrivit la vie de quelques saintes, il s’amusa avec la mythologie, il écrivit des histoires de sang et d’eau. Il s’amusa, latéralisa, défit et refit, scarifia et recombina.
Fidèle à sa mère, mais voulant trouver sa place dans le monde, il lui emprunte ses saints, mais réécrit leur histoire, à sa manière. Peu enclin à aimer son père et les métiers manuels, il finasse avec les temps verbaux et a une sorte de prédilection pour les subjonctifs passés, qu’il manie, il faut le dire, avec une précision métronymique
ET puis, il y a la neige, blanche qui lui brûle la main
les deux cours d’eau qui se rejoignent
le liquide: la naissance dans le sang
la parole difficile
réécrire la vie du sang, devenir biographe, ajouter fiction sur fiction
répétition sur répétition
vivre sa vie
l’amour de la mère et la mère cruelle
C’est étrange comme ce N.V., auteur froissable, semble condenser plusieurs des caractéristiques des auteurs dont j’ai déjà fait la biographie. Comme Perrine Poirier il a un attrait pour l’élément liquide, sans doute parce que sa mère lui racontait qu’il était né dans un flot de sang, comme Joseph Pasdeloup il se passionne pour la mythologie et la langue grecque et fait de son écriture une machine à répétition, essayant ainsi d’échapper aux préceptes que tentait de lui inculquer son père (à moins que la répétition ne soit que l'écho des bruits répétés du marteau cognant et martelant la matière, il n'est pas si facile d'échapper à son père). Comme Betty Mandore, il est grammairien et poète, mais il ne la rencontrera pas car il ne sait pas quelle question lui poser.
Hubert Lambert
Travail en cours pour Le lampadaire